Mon été commence à toucher à sa fin (on aurait pu dire qu'il s'était déjà fini depuis longtemps, si on se fiait aux kilomètres d'eau qui se sont abattus dans ma vicinité), et ça y est, ça a été décidé, le marteau a frappé quarante fois, j'ai pris ma décision, je rentre au bercail en France. 

Je vais retourner chez ma maman, et me rouler en boule à côté de mon chat, et je passerais les dix prochaines années à lui gratouiller son ventre tout blanc (blague). J'ai même pas honte, j'adore ma maman. Je suis plus que contente de pouvoir enfin passer du temps près d'elle, vu que ça fait deux ans que je me suis expatriée, et que je suis pas la personne la plus douée pour donner des nouvelles,  ça m'aidera à rattraper le temps que j'ai moi-même perdu, à éviter les appels skype et autres formes de communication. 

Et donc, j'ai commencé à l'annoncer à mon entourage, d'abord bien entendu celui d'ici, des Pays-Bas, afin qu'ils puissent savoir qu'ils ne me recroiseront pas à chaque croisement de rue, et puis petit à petit, comme un chimiste distillant des mini gouttes d'argent, à mes amis de France. Et c'est étrange. C'est super étrange, car il y a des personnes que je laisse pour de bon derrière moi. Je sais que la vie ne nous réunira pas à nouveau, et c'est comme ça. Que j'ai eu ma fenêtre de temps pour m'intéresser et en faire des compagnons de route, mais que ça sera tout. Je sais pas comment l'expliquer, c'est bien entendu un sentiment, non pas quelque chose que j'aurais pu lire sur un fortune cookie (je ne fais pas confiance aux fortune cookies de toute façon), ou un don de troisième oeil ouvert sur ma glande pituitaire. Pour d'autres, je sais que nous avons encore notre bout de chemin, mais que ça n'est pas pour tout de suite. Pour tous, j'ai un peu le seum, j'ai jamais été super douée à dire au revoir, généralement, je disparais, ça m'évite bien des cris, larmes, et autres sécrétions (de ma part, bien entendu). Je sais pas comment forcément me comporter, ce qu'il faut faire dans ces cas-là. J'ai pleuré quand ma coloc de l'été est partie, parce qu'elle était super chouette et inspirante. J'ai fait des adieux records (je leur ai dédié quinze minutes en trois mois) à mon ex et son pote, avec qui j'ai pourtant habité cinq mois. Je me voyais pas faire autrement. Avec mes potos, j'ai pas arrêté de regarder l'heure. D'attendre l'heure à laquelle je devrais partir. Horrible. 

Non pas que je déteste tout le monde, mais je ne sais pas dire au revoir. Alors je ne viens tout simplement pas. 

Là où c'est marrant, c'est que j'arrive pas à dire au revoir à ma vie d'ici. Je suis satisfaite de rentrer, parce que c'est la bonne décision, parce que c'est le meilleur choix, rationnellement, il faut que je finisse mes études, il faut que je reparte avec de meilleures armes, un meilleur savoir. Je le sais. Je vais être entourée de gens que j'aime, et je vais pouvoir me reposer, je le sais. Sans oublier l'épisode chats, parce que vous pouvez rigoler, mais pour mon ADN à 45% félin, c'est super important.

Mais putain, ça a un vieux goût de dégoût. De coca sans bulles (je me suis remise au coca, bordel de merde, je suis définitivement accro). En partant, j'avais fait un gros doigt d'honneur à tout ce que je laissais derrière moi (dans ma tête hein, pas physiquement, mes doigts sont trop petits pour être pris au sérieux) : la fac que j'avais trop vue, mes plusieurs taffs dans la restauration, je laissais derrière une ville qui me rappelait mes plus noirs moments, une ville qui m'en a fait vivre de très beaux aussi, mais plus spécialement sous alcool, une ville dans laquelle je suis capable de me diriger les yeux fermés tellement que j'ai dû arpenter ses rues parfois vides et chaudes sous un soleil écrasant, j'ai laissé l'administration ubuesque qui me faisait galérer à chaque premier de mois avec des problèmes à chaque fois plus nouveaux les uns que les autres, j'ai laissé le français, j'ai laissé les français, j'ai laissé ma couverture sociale presque gratuite (ici j'ai payé 100 € PAR MOIS afin d'être couverte par mon assurance), j'ai laissé mes pains au chocolat bien-aimés, mais vous savez surtout, ce que j'ai laissé ?

J'ai voulu laisser mon ancienne moi, une moi que beaucoup appréciaient apparemment, mais que je ne pouvais plus voir matin après matin. J'ai voulu laisser ma vieille peau derrière moi, j'ai voulu m'offrir une renaissance, style jésus, je voulais changer, je ne voulais plus être cette putain de meuf à problèmes, trop incapable de réguler ses émotions, j'en avais tellement marre de voir ma tête et de voir que jour après jour, rien n'était vraiment différent, j'en avais marre de ma routine, de me réveiller et de penser que j'allais devoir encore affronter une putain de journée banale et chiante, une vie dans laquelle je ne croyais même pas, je me suis juste laissée guider par mon cerveau à tous ces moments, ces moments d'hésitation, où je me liquéfiais entre crise d'angoisse d'aller rejoindre une classe que je n'avais pas vu depuis maintenant deux bonnes semaines, et la douce haine de moi-même qui pointait le bout de son nez quand je décidais pour la énième fois de sécher les cours parce que j'avais plus important à faire (comprendre : j'avais la dernière saison de Chuck à regarder pour la troisième fois), j'ai voulu laisser une moi rendue apathique par des épreuves de vie contre lesquelles j'ai été trop faible pour me relever à ma juste valeur, j'ai voulu laisser mes anciennes peurs, avoir une nouvelle peau, style serpent (et NON PAS Mickaël Jackson), j'ai voulu laisser mon agoraphobie, j'ai voulu laisser ma haine du tramway (je ne hais pas le tramway en lui même, mais le fait que je reste coincée durant vingt bonnes minutes à la merci de regards de gens inconnus et une partie de moi hait ça), j'ai voulu abandonner la Tahra qui est prompte à la colère, j'ai voulu abandonner la Tahra qui ne croit en rien parce que rien n'est important, j'ai voulu laisser cette Tahra qui avance d'un pas tellement mal assuré qu'on dirait qu'elle a un pied-bot, la Tahra cynique qui casse tout, parce que rien n'est assez important à ses yeux. 

J'ai voulu devenir une Tahra 3.0 (je suis en version 2.quelquechosequelquechose), et grandir encore plus vers des horizons qu'une partie de moi pense ne jamais atteindre. J'ai eu envie de prouver que je peux me pousser plus loin, que ma carcasse ancienne ne définit pas mon chemin futur, je me suis dit, quitte à être malade dans un endroit qu'on apprécie que peu, autant tenter de trouver un remède dans d'autres horizons. Puisque le mien était déjà vicié. 

Et ça a failli - parce que je me suis rendue compte qu'on ne court jamais bien loin de soi-même, et que je ne pourrais jamais me fuir, j'arrive à me rattraper bien trop souvent (à chaque fois, en fait). J'ai compris que fuir (parce que c'est ce que j'ai fait, regardons les choses en face), ne sert à rien, ça ne résout pas qui je suis, et pourquoi je me déteste, et pourquoi je ne suis pas satisfaite de ma vie. J'ai appris que l'herbe est bien plus verte ici, mais parce qu'elle est pleine de THC fait pour me faire oublier tout ce qui m'angoisse chez moi. Sinon, c'est pareil, voir pire. J'ai appris que j'étais un peu une merde dans de nouveaux domaines, enfin disons que je l'ai vu avec des yeux un peu plus précis, et ça m'a fait rire. J'ai appris que je n'arrive pas à me contrôler, dans mon pays ou dans un autre. 

Et il m'est arrivé tellement de merdes cette année, je suis fatiguée. J'ai l'impression que l'univers m'a envoyé un message : ça n'est pas ta place. Ta place, c'est celle que tu tentes d'éviter si bien. 

Alors je me hais encore un peu plus, sur le départ. Je me dis que j'ai été débile de penser que tout s'en irait comme par magie, comme si qu'un nouvel horizon à lui seul suffirait à planter des graines nouvelles dans ma tête. Comme si que le fait d'entendre une langue étrangère jour après jour allait me faire oublier comment exprimer ma souffrance. J'ai bêtement pensé que la terre nouvelle me ferait prendre de nouveaux chemins, avant de comprendre que ce n'est pas le sol qui conduit mes pieds, mais bien l'inverse. Et, je le savais, avant de partir, que ça n'allait pas être si facile, mais je m'étais juste dit, quitte à galérer quelque part, autant galérer dans un endroit que je ne connais absolument pas. Mais je me sens quand même naïve d'avoir espéré que ça se passe plus facilement. 

Et puis, surtout, je me sens tellement triste de laisser "tout" ce que j'ai construit à l'étranger. Malgré que je sois acide sur le fait que ça n'était pas facile, que des emmerdes me soient tombées dessus, malgré le fait que j'ai eu plein d'expériences pas cool, et malgré le fait que je m'en veuille d'y avoir cru, bah vous savez quoi, la peine la plus dure est de dire au revoir à tout ça.

 

Parce que je pourrais dire ce que je veux, sur à quel point je me suis sentie seule, déracinée, loin de tout, à quel point je me suis perdue dans ma vie, pour aller travailler pour des compagnies que je déteste, pour me lever tous les matins à 5h (OUI vous avez bien lu, j'ai tenu six mois, une revanche énorme sur mon moi de l'année dernière qui répétait à qui veut bien l'entendre qu'elle ne peut physiquement pas se réveiller avant onze heures du matin), je pourrais dire ce que je veux sur mes putains de proprios qui, les trois à la suite, m'ont sucré ma caution, ce qui me fait mal, c'est que toutes ces emmerdes là, c'était MES emmerdes. C'est MOI qui les avait créées. Et ça, ça change tout. 

Ce n'est pas les emmerdes latentes qui me collent à la peau depuis tant d'années en France. C'était des emmerdes nouvelles, que j'avais décidé. J'en avais la responsabilité. En France, j'ai toujours considéré que mes emmerdes étaient l'extension de qui j'étais et de ma situation sociale. A l'étranger, personne ne connaissait mon ancienne vie, et je vivais une vie normale. Une vie dure, mais normale.

 

Et c'était de la merde. J'ai pas vécu un rêve doré néerlandais, à me rouler dans des stroopwafels et pindakaas, j'ai eu une vie toute somme normale, excepté que je pouvais aller aux putes si jamais un soir je me sentais trop seule (les avantages d'être bi). Mais c'était ma merde. C'est moi qui l'avait construite, comme une grande. C'est moi qui avait fait toutes les décisions qui ont mené à ma merde, et quelque part, j'en étais super fière. Et puis j'ai jamais eu le sentiment que j'étais limitée à l'étranger, quelque chose qui me retenait en France. J'étais libre ici, je ne sais pas pourquoi, mentalement, le fait de me dire que personne ne me comprend si je parle voulait sûrement dire qu'ils ne pouvaient pas savoir ce que je pense non plus. Je me sentais cachée - j'adore me sentir cachée, c'est sûrement pour ça, qu'à vingt-quatre ans, je veuille toujours construire des forts de couverture. 

Et le retour en France (j'ai déjà effectué un premier voyage, parce que galérienne que je suis, je déménage en bus youhou) a été dur, et putain de bipolaire. Je pleurais de joie quand je voyais le Sacré-Coeur au loin sur l'A1, je pleurais de tristesse quand j'entendais cette mégère gueuler toute son âme contre un groupe qui apparemment lui sucrait sa place de parking parce que j'avais oublié la diplomatie française (qui consiste à 1. penser que tout le monde SAIT ce qui se passe dans ta tête et 2. est plus prompte à la négativité avant de juste essayer de régler le problème sans râler). Je pleurais de joie à la pensée d'enfin manger une véritable baguette que je n'aurais pas payé plus d'un euro, et je fonds en larme quand je me rends compte que je comprends désormais tout sur les panneaux de circulation. Fuck. Je suis heureuse d'utiliser un vocabulaire que je n'ai pas utilisé depuis un trillion de jours, mais je suis ravagée à l'idée de me dire que je ne converserais plus en anglais tous les jours. J'ai l'impression que je dis au revoir à une partie de ma personnalité qui ne pourra pas s'exprimer correctement en France. Que j'ai un peu deux cerveaux, le normal, celui qui m'a façonné, et celui qui est parti et qui a voulu se frotter au monde, qui n'en est qu'à ses balbutiements. Donc je ne sais pas trop quelle émotion a raison, j'imagine sûrement les deux, elles sont juste contradictoires et sont forcées d'habiter dans le même encéphale. Et je suis obligée de rendre justice à chacune d'elle, pour pas laisser de frustration ou de regrets derrière moi. Et c'est pas forcément facile, mais j'imagine que c'est comme tout, on s'y habitue, et petit à petit, j'arriverais à faire face à l'incompréhension de moi-même qui me hante en ce moment. 

Enfin, je crois qu'il y a une dernière partie de moi, discrète, qui est contente de tout ça. Une partie qui est contente d'être en transition et de ne toujours pas savoir ce à quoi ressemblera ma vie dans les prochaines immédiates semaines. Une partie de moi qui est satisfaite de nager à nouveau en plein bordel émotionnel et cognitif. Une partie de moi qui ne s'exprime pas maintenant, car je crois que je n'aime pas m'avouer que j'aime la difficulté (bonjour je suis madame paradoxes). J'ai toujours aimé quand tout est chaotique et plein d'incertitudes, parce que j'ai l'impression que c'est là que je me teste vraiment. Je me regarde de super loin, et je me vois évoluer, apprendre des choses qui ne sont dans aucun livre ou mode d'emploi (idée pour devenir riche : écrire un mode d'emploi pour la vie), je me vois galérer, je me vois pathétique et morfler, et je me vois plus ou moins réussir, je regarde mes erreurs de super près, je les analyse, je les tords, je les presse jusqu'à ne plus pouvoir rien en tirer, et ça, je peux pas le faire quand ma mer est calme, quand mon horizon n'amoncelle aucune surprise, quand ma ligne de développement est aussi prévisible que la candidature de Sarkozy pour 2017. Je ne peux le faire que quand je suis troublée, que quand j'ai des océans d'émotions à faire face, et je me laisse souvent envahir par elles, mais j'arrive aussi, presque à chaque fois, à m'y retrouver, à assembler les morceaux importants, et à faire abstraction des poids, à en faire une image plus ou moins cohérente de ce que je suis, ce dont je suis capable, ce qui m'effraie, et ce qui me tient à coeur, ce que je déteste, ce que j'aime, ce que en quoi je crois. Et aussi épuisant que ça peut être, je crois que me réinventer en permanence  est une chose que je ne peux me permettre de ne pas faire. Pour la simple et bonne raison que je suis quelqu'un de chiant de nature car blasée, et je m'ennuie trop vite dans la normalité, je sais pas, j'ai toujours envie de fouiner et d'apprendre, d'aller voir ce qui me regarde pas, et de voir pourquoi ça me regardait pas, j'aime me tailler une place dans des endroits qui ne me seraient pas normalement accessibles, et pour ça, j'ai besoin de me confronter à des choses nouvelles. Donc, une partie masochiste de moi me regarde de loin, et sourit gentiment. 

Je souris parce que c'est justement ce à quoi je ne m'étais pas préparée, ce à quoi je ne voulais pas me préparer : me confronter à ce qui me faisait peut-être le plus peur dernièrement, retourner en France. Une partie de moi se dit qu'au fond, c'était ça le vrai challenge à faire, arrêter ma petite sauterie néerlandaise, passer à travers la gueule de bois, et se remettre au travail, au vrai travail. Me replonger dans un environnement qui ne me plaît pas, et être assez sage pour toujours continuer, et ne jamais abandonner mes projets. Pouvoir me tester, dans n'importe quel environnement, un que je choisis, ou un qui m'est plus ou moins imposé (et j'ai tellement de chance que mon nouvel environnement soit celui de ma maman, ça sera plein d'amour et de joie, et quelque part, c'est tout ce qui importe je crois). Devenir une Tahra 3.0 malgré mes échecs. Continuer à ne laisser rien, ni quoi que ce soit me définir, malgré que je sois une pauvre meuf hyperactive, impulsive, parfois un peu trop exubérante, qui fait beaucoup de fautes et fait tâche, toujours tenter d'amorcer le prochain pas, peu importe que j'aime la vue, ou non. Parfois il faut prendre des détours qui ne nous plaisent pas, et être patient, et c'est exactement ça que je dois apprendre : être calme, reposée, être prête à attendre, faire confiance en l'avenir, même si j'ai déjà extrêmement de mal à faire confiance à qui que ce soit excepté moi-même. Et garder une tête froide pour toujours se rendre compte des bénéfices que ce détour nous apporte, pour les leçons qui y sont toujours à prendre. Il y a un côté en moi qui a su grandir (je ne sais pas comment) en appréciant être en galère, parce que quand j'échoue, quelque part, ça titille cet esprit survival qui est terré en moi, et ça le pousse à me donner du courage, de la motivation, pour abattre ce que je perçois comme un problème, et ensuite regarder dans la face de ce même problème, afin de lui dire un "AH, je te l'avais bien dit que ça irait au fond !". Un type de challenge perpétuel entre moi et la vie, je suis contrôlée par un joueur un peu chelou et borderline qui n'est jamais sûr de rien, excepté qu'il aime les recoins inexplorés et les trucs bizarres et qui, par conséquent, ne sait pas forcément bien choisir ses destins, mais en tout cas, ce joueur n'abandonne jamais, et il réussit parfois dans des endroits entièrement improbables. Genre, j'étais incapable il y a deux ans d'appeler pour me commander une pizza sans avoir une anxiété non négligeable du téléphone et de la conversation téléphonique obligatoire pour la commande de la dite pizza. Et cette année, j'ai passé le plus clair de mon temps à bosser au téléphone. Qui l'eut cru (pas moi, je vous l'assure). Donc c'est cool. 

 

Donc, respirer un grand coup d'air frais néerlandais brassé par leur millier de moulins, et retourner à l'air salé du sud, finir mon master, et filer vers de nouveaux horizons à nouveau, intra-français ou extérieurs. Je verrais bien. Et je verrais d'autant plus mieux si je commence à avancer dès maintenant. 

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Un dessin inspiré de mes nombreuses heures en temps que service clientèle en call center