Coucou, insomnie, seule vraie maîtresse de mes nuits. C'est fou comme on passe nos nuits ensemble, toi & moi. Assez souvent, je dirais, en tout cas, régulièrement, régulièrement assez pour te qualifier d'élément central de ma vie, que je le souhaite, ou non. On a eu beaucoup de nuits pas cools, toi & moi, souvent je t'évite, mais quelque part, tu arrives toujours à me retrouver. 

Ca a commencé il y a longtemps, très longtemps, quand j'étais encore marmot, je me souviens, j'aimais beaucoup les étoiles. J'aimais beaucoup les regarder, parce que ça me faisait un peu rêver -- alors que la nuit, non. J'étais une petite gosse rebellement passive agressive, j'allais me coucher MAIS je garantis rien sur le sommeil. Je me rappelle de longues histoires que je créais la nuit, allongée, à fixer le plafond. Ca m'amusait, j'étais au calme, personne pour m'embêter, pour me dire d'arrêter d'imaginer que je trouverais mon prince charmant, personne pour se moquer de mes espoirs bien trop hauts, personne pour se moquer de mon côté idéaliste qui rêvait de pouvoir parler aux animaux - à cinq ans, j'avais peut-être déjà compris combien j'allais préférer nos amis poilus à nos amis humains (moi je suis humaine & poilue, je devrais être double pote avec moi-même, mais dans la pratique faut croire que non). Je me rappelle même, j'avais un oreiller Simba (que dis-je, j'avais un combo peluche + draps + oreiller Simba), et vu que ses gros yeux étaient proches des miens, je lui racontais pas mal de choses. 

Mieux valait ça que mes amis imaginaires, j'imagine. 

Il y a toujours un peu de romance dans les débuts, et ça a été notre cas, ma chère insomnie. Plus tard, j'évitais le sommeil en lisant, je n'avais plus à me raconter moi-même mes histoires, elles étaient inscrites noir sur blanc, et je n'avais qu'à tourner des pages. C'est là où, je crois, je t'ai le plus aimée, insomnie. Je m'évadais tellement loin, grecs, hobbits, club des cinq, clan des sept, Agatha Christie & ses meurtres au bromure, tu me permettais de remplir ce grand vide que je ressentais dans ma journée à peu près inintéressante. A ce moment-là, insomnie, je dirais même que tu m'as aidée. J'étais pas très acceptée dans ma classe, ni même dans l'école, ça m'arrivait de vomir parfois dans les toilettes, parfois derrière des arbres parce que je ne sentais pas la montée de stress, une fois un gamin m'avait envoyé un ballon si fort dans la bouche que j'en ai saigné pendant dix minutes et j'étais persuadée que ma langue avait été coupée, tu vois, j'étais un peu cette gamine pathétique, et j'avais besoin de lire Fantômette le soir pour me dire qu'au final, je pouvais avoir aussi une double-vie. Combien de fois j'ai voulu partir à minuit, pour explorer la ville, en attendant de croiser des méchants que j'aurais niqué à coup de spray au poivre.  Moi aussi, je pouvais zoner dans les parcs et prévenir les policiers quand quelque chose d'horrible se produisait : j'avais peut être rien d'autre de mieux à faire de mes nuits, excepté de remplir ma tête de fantasmes permettant de croire à une version meilleure de moi-même. J'en ai lu, des bouquins, grâce à toi, insomnie. Ca m'a forgée, je crois. Je suis accro aux mondes imaginaires, à la belle écriture, à l'expression osée, j'aime les phrases alambiquées autant que les punchlines bien sorties, je peux passer de Baudelaire à Orelsan et toujours kiffer autant la langue française. Lampe torche à la main, j'ai nourri mes nuits de lettres, sans arrêt. On m'a offert un dictionnaire à Noël pour mes douze ans, et j'étais trop contente, c'est pour vous dire le level. J'avais commencé à le lire. 

 

Après, toi & moi, on a eu la désillusion, petite insomnie. J'ai eu des crises de paralysie du sommeil qui m'ont effrayée à tout jamais, à treize ans. Et j'ai commencé à sortir aussi, à voir qu'au final, je pouvais être aimée d'un certain groupe de potes. Et j'aimais ça. J'aimais me sentir entourée, dans "une bande", je faisais enfin quelque chose de normal. J'ai eu mes premiers petits copains. J'ai commencé à dormir chez les autres, pour me rendre compte que je ne dormais jamais très bien. Je me disais que je préférais mon lit, ou quelque chose dans le genre. 

Et puis, tu sais, c'était pas possible de sortir tous les soirs, à cette époque, j'étais encore au collège, je séchais pas encore les cours, j'étais encore sérieuse. Alors je traînais le soir tard sur internet, je jouais à des jeux en ligne (non, ne pensez pas CoD, pensez plutôt Marbleous), je chattais avec des gens, j'étais sur des forums de sujets qui m'intéressaient, parce que je me sentais encore une fois entourée. J'étais devenue un peu plus matûre socialement, en tout cas, je m'entendais bien avec beaucoup de gens, chose à laquelle j'étais loin d'être habituée. Je lisais toujours, mais ce qu'on m'écrivait en live. L'époque de MSN n'a pas arrangé les choses... Je préférais me sentir entourée de lettres vivantes plutôt que de lettres écrites par des gens parfois déjà morts depuis un bout de temps. 

La vérité, c'est que je me posais déjà beaucoup de questions, sur tout, la petite gamine qui se faisait rejeter à la récré n'était pas vraiment partie, et c'était devenu une drogue, de me sentir acceptée, de me sentir aimée. Mais je me voilais la face, je me disais juste, comme l'ado que j'étais, que j'étais rebelle & geek, et puis j'assurais à l'école, j'avais bien compris que c'était le plus important, ça m'a évité quelques questions. Ma mère n'a jamais su que je m'endormais en cours de maths à quatorze heures, et c'était très bien comme ça. 
Mais la vérité, c'est que je me mentais un peu à moi-même. J'étais effrayée, parce que je faisais des cauchemars pas cool. Parfois des paralysies amoindries (essayez de rêver que vous êtes coincée dans une prison triangulaire faisant pile poil le tour de votre corps assis en tailleur, de ne pouvoir rien voir, ni entendre, et de ne pouvoir bouger, pendant des heures, jusqu'à l'asphyxie), parfois des cauchemars violents, parfois des cauchemars juste un peu chelous, mais juste assez pour te faire gamberger. Assez pour ne pas avoir envie de se recoucher. A quoi ça sert, le sommeil, à part des sueurs froides & être seul dans un lit une place ? 

A ce moment, insomnie, on avait encore de beaux jours devant nous. Tu m'as tenue compagnie jusqu'au lycée, fidèle, au moins deux-trois fois par semaine, je tournais une heure dans mon lit avant de m'endormir dans les meilleurs cas, parfois plus, mais aussi parfois moins. Tu étais encore une compagnonne intermittente, même si je ressentais un peu ton ombre quelque part sur moi. 

Puis, est arrivé le lycée, les emmerdes, le moment où j'ai vraiment vrillé, où je me détestais plus que jamais, où j'ai voulu m'enterrer six pieds sous terre tellement de fois. Et c'est là, insomnie, que j'ai vu ton vrai visage. Que j'ai vu que je me faisais souffrir en boucle dans mon lit, à ressasser des pensées morbides, qui me faisaient souffrir. J'ai vu que tu n'avais ni logique, ni pitié, tu m'emportais bien souvent. Et puis il y a eu les moments qui ont aggravé, les moments que tu connais bien, les moments qui t'ont fixée en moi. Les moments où je ne me sentais plus en sécurité dans ma propre chambre. Les moments où mon lit n'était définitivement plus synonyme de repos, mais bien d'ennuis à venir, je n'osais plus m'endormir parce que je savais que j'allais être reveillée, et qu'il fallait que j'assure au moment d'être éveillée. Aucune envie de dormir quand tu sais que tu seras réveillée par des cris quelques heures plus tard, & que ces cris te sont destinés. J'avais donc peur dans ma propre maison, insomnie, et là, tu as été avec moi tout le long. D'un côté, insomnie, tu m'as aidée, en restant éveillée, je pouvais anticiper le moment où mon père allait entrer comme une trombe à trois du mat', je pouvais me préparer mentalement, grâce à ton sommeil léger, que tu m'as offert avec les années, je me réveillais dès que j'entendais un trousseau dans la porte. Quand j'entendais la grosse porte du bas claquer. Même, parfois avant, quand j'entendais la porte du portail extérieur s'ouvrir. Mes yeux s'ouvraient également. J'attendais que l'orage passe, et tu restais avec moi. Et puis, épuisée, je m'endormais.

Et j'ai arrêté de me lever les matins. J'étais épuisée, triste, colère. 

Et c'est là que tu as été problématique, insomnie. Parce que là, j'avais besoin de dormir. J'avais besoin de dormir des années pour récupérer, pour rêver, pour me dire que j'y arrivais encore. Mais tu m'empêchais. Parce que je me réveillais toutes les deux heures, parce qu'un cauchemar me réveillait, parce que je pensais avoir entendu quelqu'un marcher, alors qu'en fait, c'était que le chat. 

Alors j'ai voulu commencer à prendre mes distances, insomnie, parce que même si on a eu de beaux moments, que je ne regrette pas, il fallait que j'évolue, que je sache comment dormir, parce que je suis fatiguée, insomnie, je suis fatiguée. J'étais un peu lâche à l'époque, alors j'avais décidé de te contourner, en fumant, je m'endormais comme une masse, et tu n'avais plus ton mot à dire. Fini, tourner dans son lit pendant des heures. Fini, ces moments où des impatiences dans les jambes me guettaient, où j'avais envie de courir un marathon. Fi-ni. Je fumais & je ne cauchemardais plus.  Ca aussi, quel soulagement. Ne plus faire de cauchemars. Ne plus faire de paralysies du sommeil. J'ai remplacé les livres par la musique, puis par les séries. 

Le truc, c'est que je te l'avais pas dit en face, insomnie, que toi & moi c'était fini. J'ai préféré la fuite artificielle, tu sais, j'avais pas beaucoup d'énergie à cette époque, j'étais proprement épuisée, je n'avais aucune envie de te faire face. 

Et puis, depuis, c'est toujours le même rituel, je fume, je dors mal, mais je me réveille, et j'affronte ma journée, parce qu'il faut bien que je gagne ma croûte. J'ai raté beaucoup de cours commençant à huit heures, j'ai toujours bossé en restauration parce que j'aimais bien les horaires décalés, quitte à pas dormir, autant gagner des tunes. Ca me dérangeait pas de rentrer à minuit, de me taper un petit jogging, et de zoner jusqu'à quatre heures, jusqu'à ce que je sois assomée. 

Mais j'ai eu des gros soucis de sommeil, l'année dernière, un peu une sonnette d'alarme, et j'avais décidé de m'occuper de toi. Je travaillais beaucoup, je dormais mal, j'étais en plus stressée, j'ai commencé à avoir des mini-hallucinations par manque de sommeil, comme les cyclistes du tour de Six Jours qui dorment jamais, comme mon médecin l'a dit. Je voulais tellement dormir. Je voulais tellement dormir que je crois que j'aurais sauté à la gorge de la première personne qui m'aurait réveillé. J'ai commencé à faire du sport, parce qu'on m'a toujours dit que le sport, ça aide à dormir. Mais peut-être es-tu plus forte que ça, parce que je n'ai pas vu d'amélioration de mon sommeil, plus une amélioration d'humeur. Ce qui est déjà cool, en soi, mais pas l'effet recherché. 

J'ai essayé la méditation, mais j'y arrive pas. J'ai essayé de lire, mais en fait, j'arrête jamais mon chapitre, alors je me couche super tard. 

Et depuis un an, j'essaye de te prendre à la cool. De faire une rupture clean, et nette. J'essaye de dormir avec mon chat, quand il est là je bouge moins, j'ai peur de pourrir son sommeil. Et puis je peux le caresser, et ça me calme, et je dors au bout d'un moment. J'ai arrêté les siestes. J'ai bossé en service client en commençant à sept heures du mat', si je dormais mal, je m'en battais les ovaires, je me levais, et j'allais bosser. Au début. 

Avant de recraquer. 

Mais là, ça allait mieux.

Ca allait tellement mieux, que ce soir, quand j'ai pas réussi à m'endormir les premières demi-heures (j'ai une notion du temps plutôt acérée vu toutes les heures que j'ai passé à fixer l'horloge le soir), je me suis dit que ça allait passer. Je suis malade, je suis crevée, j'ai fait plein de trucs toute la journée, la nuit précédente, j'ai dormi huit heures et demie, pas non plus trop pour être surexcitée. J'ai pensé à des trucs cools, comme la paix dans le monde. J'ai fait de la méditation, je me suis réfugiée dans mes mondes imaginaires (parfois je m'imagine dans des lieux qui n'existent pas et je les explore et ça me calme), j'ai repensé à la paix dans le monde. J'étais bien, j'étais heureuse. Je le suis toujours. J'ai pensé à l'amour, j'étais toujours bien, dans ma petite bulle, je me suis dit que ça allait forcément arriver, que j'allais galérer une heure, deux heures, mais que ça allait venir, éventuellement. J'avais même pas beaucoup fumé (j'essaye de réduire, voulant pouvoir dormir normalement), j'ai résisté, pendant deux heures, à juste fumer un joint et m'endormir enfin (parce que cette technique a toujours marché), j'ai repensé à l'amour, aux gens que j'aime, à ce que je voudrais devenir, des trucs, somme toute, super positifs.

Et tu n'es pas partie.
Et dans ces cas-là, je ne sais pas quoi faire. Il faut que tu me dises pourquoi tu es toujours là, insomnie. Je dors dans un endroit sûr, je ne fais plus de crises de paralysie du sommeil, mes cauchemars sont beaucoup moins violents. J'ai mes mondes imaginaires dans ma tête, plus besoin de lire, je peux me projeter dans des lieux de ouf et me créer une histoire moi-même vu mon imagination. Je me sens entourée, je me sens bien. Je ne pense définitivement plus à des choses pas cool le soir. Je pense à des choses positives. Je fais barrage actif au stress, depuis déjà des années (technique du "ça sert à rien de stresser maintenant vu que tu ne réfléchiras pas correctement de toute façon"). Je suis MALADE et FATIGUEE. 

Alors pourquoi tu restes ? 

Pourquoi t'es toujours là ? 

Pourquoi je suis incapable d'éteindre mon cerveau deux minutes ? 

Il est quatre heures du matin, demain je me lève tôt, faut que je révise mes stats, que je trouve un taff (LOL), que j'affine ma problématique pour mon master parce que j'ai rien foutu les jours d'avant (trop occupée à voir des AMIS, j'ai passé une semaine complète entourée, du presque jamais vu chez moi), et puis après y'a l'anniversaire à un pote, alors tu vois, demain, je vais me réveiller d'humeur inégale, je vais avaler mon petit-dej avec joie (j'ai toujours de la joie pour le petit-déjeuner), je vais tourner au double ralenti vu qu'en plus, je suis malade, je vais devoir expliquer à tout le monde pourquoi j'ai une gueule de merde, pourquoi je suis irritable, je vais devoir expliquer que je vais boire qu'une bière parce que vu ma fatigue si j'en bois deux je me mets à chanter du Patrick Sébastien sur Ukulélé avec en prime un spectacle de hip hop claquettes, que je veux RENTRER, TÔT, parce qu'il faudra encore que je retente de dormir.

 

Mais tu sais quoi, j'accepte, insomnie, chiche. Tu me crèveras pas, & un jour tu partiras, même si c'est pas cette nuit. Je vais accepter cette condition de merde, c'est pas grave. J'ai réussi à survivre jusqu'ici, je peux sûrement survivre plus. Un jour, je m'endormirais en vingt secondes, dès que ma tête touche mon oreiller, je te le jure.

Sleep (Dandy Warhols)

- je sais pas si vous avez remarqué mais depuis l'ouverture de ce blog, chaque titre fait référence à une chanson -