Le jugement du divorce est tombé : mon père a gagné. 

La justice a tranché, il n'a plus à s'occuper de ses enfants, ni de son ex-épouse. Il a tout. Il a eu tout ce qu'il voulait. Et nous sommes laissées avec rien.  Je n'ai pas pleuré. Ma mère a lâché quelques larmes. Puis on a repris le cours de nos vies. Ca ne changera rien, au final. 

Je n'ai donc plus rien à faire avec mon père, l'unique lien qui nous unissait, monétaire, vient de disparaître. Je n'ai plus rien à faire dans sa vie. 

Mais il se tuera lui même à célébrer sa victoire. Je lui souhaite tout ce qu'il a toujours voulu : les femmes, l'alcool, les paradis artificiels dans lesquels il s'enferme. Il mourra seul, car les gens qui ne sont remplis que par des substances et non pas par l'amour dépérissent bien plus vite que les autres. Car ils détruisent tout ce qu'ils touchent. Et personne ne souhaite approcher d'aussi près la destruction. Les démons ne lâchent pas si facilement leurs proies. 

J'aimerais pouvoir lui demander pourquoi il a voulu avoir des enfants un jour. Pourquoi, après m'avoir eue, il ne s'est pas arrêté. Non pas que je n'aime pas mes soeurs - elles sont ce que j'ai de plus cher à mes yeux. Mais pourquoi avoir persisté ?  Si ça n'est pas pour nous assumer ? 

J'estime que je n'aurais jamais de réponses à ces questions - l'esprit de mon père est bien trop pauvre pour que je veuille y faire irruption. Je m'imagine que ce qui l'a guidé, c'est son sempiternel égoïsme.  Comme un enfant gâté à qui on offre un chien, qu'il va abandonner lorsqu'il se rend compte que c'est plein de responsabilités. C'est, d'ailleurs, exactement ce qu'il a fait à ma chienne Shannen. C'est tout ce que nous sommes pour lui. 

Sa pauvreté d'esprit se reflète dans ce qu'il est. Il se dit artiste et sait peindre, mais ne sait pas communiquer les émotions - car il n'en a pas. Il se dit hippie et plein d'amour, mais toutes ses paroles sont violentes. Il se dit généreux & altruiste, mais il ne pense qu'à lui même. Je ne crois pas l'avoir déjà vu effectuer un seul geste qui ne soit pas bénéficiaire à lui-même. Et nous en avons eu marre de subir sa violence, en mots ou en actes. Alors nous l'avons fait partir. Et ça l'a dérangé. Mais au lieu de réfléchir aux raisons qui nous ont amenés à cette rupture familiale, il a décidé de se venger. Une vengeance qui a pris sept ans - sept longues années durant lesquelles son ombre se reflétait, soit beaucoup, soit minimalement, dans ma vie. Dans nos vies. 

Et je n'ai pas pleuré, parce que je me suis rendue compte que ça me dépasse. Dans le sens où, je crois que ça ne m'intéresse plus. Ca ne changera pas ma vie - je n'ai jamais eu de chance, jamais eu d'argent, cette décision de justice jusque là est normale, pour moi. Parce que je n'ai jamais compté ni sur la chance, ni sur l'argent, de toute façon. 

Là où je suis chanceuse, c'est que je ne regrette rien. Rien, rien rien. Si, des années plus tôt, j'aurais pu voir l'issue de ce conflit, si j'avais pu voir à quel point ça allait être compliqué, à quel point j'allais devenir parano, à quel point j'allais souffrir, à quel point j'allais être déçue... j'aurais tout de même recommencé. Pour en arriver exactement là, où je suis actuellement. Je n'aurais rien changé. L'amour que j'ai ressenti, l'introspection que j'ai faite, l'amour que j'ai donné à ma mère, à mes soeurs, ces moments de bonheur - même si ils étaient succincts -, ça vaut tout l'argent du monde. C'est la chance que j'ai. De recevoir autant d'amour, et d'en donner autant. 

Je sais que je passe mon temps à me plaindre, et à dire que la vie est noire, mais c'est justement parce que je la vois telle qu'elle est que ces moments de bonheur sont si chers à mes yeux. Et que je ne les lâcherais pour rien au monde. C'est ce qui fait que je suis toujours là aujourd'hui, et même si je titube, même si j'échoue, je suis toujours là, et j'avance. Et je n'y crois pas moi-même, mais je sais quelque part que je n'abandonnerai pas.

Alors que je crois que mon père regrette. On ne peut être aussi aigri si on ne regrette pas quelque chose. Et que ce jugement lui donnera peut être du baume au coeur pendant quelques temps. Mais, comme tout, l'effet retombera. Surtout chez lui, qui ne sait se satisfaire de rien. Et les regrets reviendront. 

Alors que pour moi, non. 

Je ne changerais d'avis quant à ma décision d'il y a huit ans. Je suis fière de m'être rebellée contre toi, papa. Je suis fière d'avoir soutenue ma mère durant ce divorce. Je suis fière d'avoir protégé mes soeurs la nuit. Je suis fière d'avoir appelé les flics contre toi. Je suis fière de m'être battue contre toi. Je suis fière d'avoir été là pour ma famille quand elle a eu besoin de moi. Je suis fière de ma famille & du combat qu'elles ont menées, elles aussi, de leur côté. Je suis fière de ma mère, qui malgré tout ce que tu lui a fait, sait encore donner de l'amour à profusion. Qui sait toujours faire des projets, qui a toujours de l'espoir, même si c'est minime. Je suis fière de ma soeur qui n'a jamais, jamais plié à ce que tu pouvais lui dire. Je suis fière de sa force, dont je devrais m'inspirer. Tu ne l'as jamais atteinte, et vu à quel point elle est forte, tu ne l'atteindras jamais. Je suis fière de ma dernière soeur, qui sait se faire respecter quand tu dépasses les bornes. Je suis fière de son courage de toujours vouloir te voir, d'avoir voulu te laisser une chance. Je suis fière de la voir si mature à un si jeune âge - même si cela implique forcément qu'elle a dû souffrir pour arriver à cette matûrité. Je suis fière de voir que nous quatre, nous sommes inséparables, et nous nous aimons d'un amour que tu ne ressentiras jamais. Je suis fière de voir que c'est la seule chose qui nous importe. 

& je suis fière de savoir enfin ce qui est important. Je ne vais pas mentir, je suis humaine, forcément que j'ai eu mal. Mais pas si mal que ça.

Et toi, de quoi es-tu fier ?