Avant, quand j'étais jeune & fringante (mais toujours dotée de ma taille de fille fragile de CM2, trop petite dans les pantalons "pattes d'eph" de l'époque Loana), j'écrivais tout le temps, j'écrivais dès que quelque chose d'un peu extraordinaire m'apparaissait, j'aimais consigner les moindres faits dans leur exactitude (j'ai toujours aimé l'exactitude, il est ironique de voir que ma mémoire n'est que partielle), je faisais une jolie collection de moments, je les enfilais comme on enfile des perles sur un fil (et quand j'avais huit ans je faisais des libellules/tortues/crocodiles/tortues de rocaille alors j'en ai enfilé, des perles), de manière à me confectionner une parure, bien sertie, originale, que je pourrais présenter à tout un chacun dès la première interaction.

Etant plutôt stressée lors de rapports humains (& même non humains, vu la fréquence avec laquelle je m'excuse aux objets... mais jamais à mon portable pour une raison obscure ?), j'égrenais ces perles, de ma petite vie, assez banale en somme, mais quand même remuée (mais ça, c'est parce que mon cerveau est trop hyperactif, il a tendance à s'exploser dans toutes les directions, bonnes ou mauvaises).

Je me disais que ça faisait un bon CV : tu sais que je suis capable de me pointer au collège affublée d'un déguisement de nain de jardin, que j'ai déjà fait du stop en contrées allemandes, que j'ai eu (brièvement, mais tout de même notable) une forme de respect pour Patrick Sébastien, ou encore que j'étais incapable d'ouvrir des bières avec un briquet (hier, j'ai même repoussé les limites de cet acte : j'ai voulu utiliser un briquet pour ouvrir une Kronembourg qui s'ouvrait en tournant la capsule). Tu savais que j'étais prête à tout pour voyager, j'ai même voulu vendre certaines parties de mon corps (mais pas dans un sens sale, dans un sens mère porteuse ou donneuse d'ovules, vu que franchement, les gosses c'est comme les punaises de lit, je préfère quand c'est les autres qui en ont) afin de pouvoir être immensément riche, ce qui m'aurait permis de me débarasser de certaines parties de ce même corps (épilation au laser définitive, cheveux arc-en-ciel en tout temps), ce qui m'aurait permis d'être repérée dans un casting de mannequins nains (je vous ai bassiné longtemps avec mon envie d'être mannequin pour pieds en Chine, j'ai appris cet hiver grâce à un vendeur de chaussures de ski que je faisais du 34, ce rêve est donc plus proche que jamais), de tuer toutes les autres participantes grâce à mes connaissances extrêmes en Agatha Christie (on peut tuer quelqu'un avec du phosphore, ce qui fait qu'un halo phosphorescent s'échappe de sa bouche au moment de la mort, j'aurais pu faire croire que j'étais prêtresse vaudoo tranquille), donc de gagner, et d'être riche, célèbre, avec un sentiment de puissance. 

J'aimais beaucoup toutes mes anecdotes, je me considérais comme une série d'évènements plus ou moins plausibles, tous réels, qui déambulait dans l'espace temps qui lui a été donné afin de former plus d'évènements aléatoires dans son environnement immédiat. 

En grandissant, je suis devenue fatiguée des anecdotes, elles s'accumulaient en moi sans jamais donner une forme attrapable, sans jamais faire sens entre elles, elles s'additionnaient, là où elles auraient dû s'harmoniser. J'étais surtout persuadée que je ne pouvais être personne si je ne rentrais pas dans une case bien définie (ah, cette obsession humaine de vouloir rentrer dans des boîtes, et on ose que nous sommes supérieurs aux chats), si je n'allais pas dans une direction bien définie. J'avais l'impression qu'une série d'anecdotes plus aléatoires les unes que les autres n'était rien, que ça n'était pas solide.

J'étais donc devenue à mes yeux un petit épouvantail de papier, transperçable les jours humides, sec mais froissé dans ses beaux jours.

& je me suis mise à ne plus comptabiliser tous mes petits moments de vie. Je me suis mise à ne plus respecter mes listes, je me suis mise à remettre mes idéaux en questions (certains idéaux, ne pensez pas qu'un jour j'arrêterais d'aimer Jim Morrison ou le chocolat Lindt), j'ai voulu montrer que je valais quelque chose, en dehors du fait que je savais apprécier la vie pour qu'elle était -- un enchaînement plus ou moins provoqué d'histoires que l'on observe s'accomplir.

On nous demande de produire, en continu, notre chemin, mais on préfère quand ce même chemin reste dans l'orée de ceux déjà existants. Il ne faut pas tourner en rond, il faut être celui qui va le plus loin, celui qui a la meilleure voiture pour aller plus loin, à défaut, celui qui a la plus belle voiture, celui qui est le mieux accompagné. 

J'ai la sale impression qu'on nous demande en continu de nous justifier : on doit se justifier d'une passion, d'un type d'humain que nous préférons embrasser (je ne sais PAS répondre à la question "quel est ton type d'homme ?", je suis sortie avec des grands, des petits, des français, des non français, des gens sérieux, d'autres beaucoup moins, et on oublie la moitié de la population dont je serais susceptible de tomber amoureuse également), on doit se justifier d'avoir un logement fixe (LOL sur ce point je n'ai jamais été aussi SDF, je vis à moitié chez ma maman d'amour et l'autre moitié chez mon copain d'amour, ça n'a pas l'air de me gêner d'avoir des milliers de cahiers enfermés dans des boîtes, ce qui renforce ma conviction que je finirais à la rue), on doit se justifier d'avoir un boulot fixe, un joli CDI (mais est-ce que ça existe encore ?), d'être attirant, d'être attiré, on se doit en permanence d'updater notre photo facebook quand on estime que l'ancienne est un peu vieillotte, quand on vient de se couper les cheveux (et héhéhéhé vous aurez pas de photos de ma superbe décoloration ratée qui fait que je ressemblais à un guépard, mais seulement de tête), c'est un crime si on a gardé notre adresse mail AVEC NOS NUMEROS DE DEPARTEMENT DEDANS.

On se doit d'avoir des amis, d'aimer sa famille mais pas trop (sinon ça veut dire que t'as pas coupé le cordon), d'être drôle mais pas tout le temps, d'être raisonnablement en retard, de boire deux bières mais pas trois en semaine, de boire au moins trois bières mais pas moins de deux en week-end, on se doit d'aller voter (j'annonce : je ne crois pas aux élections, en fait je crois que je suis utopiquement anarchiste ?), on se doit de choisir un candidat même si on va pas voter, et puis si on choisit pas de candidat, alors on se doit de voter blanc, on se doit de porter les mêmes affaires qu'on va tous chiner d'un air snob dans des vide-dressings tenus par nos potes, on fait style que ces fringues sont trop belles & originales alors qu'on a tous les mêmes, être original est devenu banal, on se doit de ne pas baver en public, de ne pas montrer sa gorge quand on baille. Sachant que par le simple fait d'être une fille, il y a une chance non négligeable qu'un homme nous montre une autre partie de son anatomie un peu plus privée, sachez que je m'en contre-fous d'observer les molaires de certains de mes congénères humains. Je n'aime pas voir celles de MLP, parce que ça voudrait dire qu'elle rit aux éclats, et puis bon, je préfèrerais qu'elle se remette en question sur sa vie et que ses commissures atteignent ses pompes plutôt que ses joues (mais ça c'est mon avis tout personnel). En plus, parfois quand les gens baillent, je peux observer si ils ont des caries ou non, & dans l'affirmative, sachez que je me sens beaucoup moins seule (je n'aime pas les dentistes. je n'aime pas mes dents. je n'aime pas que l'on fasse mal aux dents des autres). 

On se doit d'être beau, si on est pas beau, alors on se doit d'être intelligent, si on est pas intelligent, alors on se doit d'être utile, si on fait défaut à tout ceci, alors tu te dois d'être aimé, d'avoir des potes. Si tu n'as rien de tout cela : essayes encore. 

Donc j'ai voulu, à mon tour, essayer d'avoir une direction précise, j'ai voulu "devenir quelqu'un" (grande formule pour dire que tu souhaites devenir quelqu'un... comme tout le monde, au final), j'ai essayé de m'occuper de mon physique (je le fais toujours, à 24 ans, ça y est, je me suis enfin presque familiarisée avec le ROUGE A LEVRES que j'ai soigneusement évité pendant une décennie) en portant des talons aiguilles & des robes aguicheuses (je le fais toujours, j'adore mes robes & mes talons), j'ai voulu être intelligente (je me force actuellement à finir mon master en psychologie cognitive), j'ai voulu être utile (ceux qui traînent avec moi savent que j'aime aider, et j'essaye de toujours aider l'autre, dans la mesure de mon petit possible), j'ai essayé d'avoir une bande d'amis proches. J'ai voulu devenir quelqu'un, moi aussi, on n'a fait que me répéter à l'école que j'écrivais bien, que je lisais vraiment vite, que j'étais vraiment rapide, putain qu'est ce que j'allais aller loin. J'ai fait S, alors que j'aurais préféré ne rien faire du tout (j'ai détesté le lycée, excepté les moments hip hop passés avec Nadia d'amour), je me suis dit que j'allais être directeur artistique en pub (oui, j'ai vraiment cru que j'allais supporter bosser dans la pub, je ris à m'en dévoiler mes caries), avant de me rendre compte que j'étais définitivement pas assez mainstream pour ça. Après je me suis dit que j'allais aider les gens et faire de la psychologie (bonjour les bisounours, c'est moi, Bisounours Tahra), et puis au final, je me rend compte qu'en tant que personne, si je m'écoute moi-même, je n'ai envie de rien de tout cela.

J'ai envie de ne devenir personne, et de savoir être heureuse en étant personne (oui, mon personnage préférée de GoT est Arya Stark). C'est la chose la plus dure à effectuer dans ce monde peuplé d'injonctions qui viennent de partout, sauf de toi. C'est la master-class de la vie. Achievement Unlocked : Life Guru.

J'ai envie de ne travailler pour personne. Je n'ai pas envie d'être employée dans une boîte, j'ai essayé, ça m'a traumatisé (les gens, toujours, ils sont tellement tous regroupés dans un bureau que mon anxiété devient exponentielle - là, vous le sentez le bac S ?). Je n'ai pas envie d'être utile, j'ai envie d'être humaine, j'ai envie de ne pas renier ce que je suis, et de penser à mon prochain - car il pourrait être moi. Ca pourrait d'ailleurs être toi. Je n'ai pas envie d'être intelligente, ça fait maintenant quatre à cinq ans que je me prends la tête avec mon "intelligence", qu'il faut que je trouve quelque part où mon "intelligence" servira, mais j'ai pas envie de l'être. Être intelligent, c'est ne pas savoir vivre, c'est tout intellectualiser, et donc rater des émotions parfois incroyables (spoiler : le bonheur, par exemple). J'ai envie d'être heureuse, d'apprendre, toujours, mais je n'ai pas envie d'être scolaire. Je n'ai pas envie de mesurer mon intelligence à d'autres personnes. C'est tellement malsain. J'ai envie d'être simplement quelqu'un d'ouvert, prête à accepter des leçons quand j'en vois. Et les plus importantes ne sont pas dans des bouquins (cette phrase est à mettre en police spéciale sur une photo d'une pagode traversant un océan teinté d'un coucher de soleil). 

J'ai envie d'être en accord avec moi-même. De ne plus à avoir à me justifier si j'ai envie de voir personne - ça n'est pas que je ne vous aime pas, c'est que j'en ressens clairement moins le besoin que la plupart des gens, j'ai besoin d'être seule). J'ai envie de m'apprécier pour ce que je suis, actuellement, et non pas pour ce que je pourrais être plus tard. Je crois, même, que j'en ai cruellement besoin. C'est marrant, de se rendre compte que si notre société était différente, on ne sentirait pas aussi triste ou désoeuvré. Je ne serais même pas cataloguée de dépressive, vu qu'il n'y aurait aucun standard auquel coller : je serais juste moi, avec mes bons, & mes mauvais côtés. Mais je n'aurais aucune injonction, exceptée venant de moi-même, d'être plus efficace, de savoir manger équilibré (et non pas me gaver de pains belges), me lever le matin aux aurores & de se coucher avant minuit. Votre société crée mon handicap (parce que non, n'en déplaise à certains, je n'ai pas choisi d'être du côté dépressif de la force : c'est une maladie, qui me fait bien chier moi aussi, qui n'est qu'à moitié reconnue vu qu'on gave l'autre moitié de médocs), et ne m'accepte pas. C'est pas grave, je n'ai jamais été quelqu'un de très doué dans les foules (même respirer dedans c'était dur, BLAGUE D'AGORAPHOBE OUAICH).

Je n'ai pas envie d'être jugée à ma performance, en tant qu'humaine. Je n'ai pas envie d'aller bien haut. J'ai juste envie de continuer à collectionner mes anecdotes, plus ou moins plausibles, dans des carnets. Les relire, rire, ou pleurer, les raconter, échanger des choses qui me sont importantes. J'ai envie de continuer à ressentir, au lieu d'attendre. J'ai envie d'être ce que je suis à cent pour cent : non pas parce que je m'aime, ou parce que je me trouve géniale (je pense qu'à force de traîner par ici, vous aurez compris que mon égo est aussi épais que les cheveux de Moby), mais parce que c'est ce que je suis, et que j'aimerais pouvoir arroger le droit à mon existence. Je pense que sur Terre, on est différents, et que c'est une bonne chose. Qu'il serait stupide de tous nous transformer en "classes sociales" ou "personnalités". Cela divise. On est tous entremêlés comme les fils d'une grande broderie, et on s'acharne à vouloir faire notre dessin perso, en oubliant qu'avec un seul fil, c'est très compliqué. Alors qu'à plusieurs, on peut tous être très jolis.

Croyez-moi que si nous ne sommes pas seuls dans l'univers, je pense qu'on fait pitié. A courir après une reconnaissance qu'on se fabrique de toutes pièces. 

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Voilà, j'ai l'impression que dans ce monde on me force à bouffer de la merde, alors que je serais bien plus heureuse si j'écoutais ma voix intérieure.