Très cher journal de bord,

Plus les années passent, et moins je viens te rendre visite. J'ai eu la sensation, il y a quelques années (deux, ou trois, parfois quatre, selon mon degré de positivité du jour), j'ai commencé à réellement aller mieux, à arrêter de me détester sans raison, à sortir, petit à petit, de ma dépression. J'ai même eu un moment d'amour fugace envers moi-même, chose que je ne pensais pas, un jour, ressentir. Parfois, je ressens ce qui s'apparente à de la fierté, ou au moins, de la satisfaction : j'ai fait beaucoup de chemin, beaucoup, beaucoup beaucoup, et j'ai travaillé, énormément, sur moi-même. J'ai travaillé inlassablement pour me remettre en question, remettre en question mes schémas de pensée négatifs, remettre en question mon pessimisme ambiant. J'ai dû travailler sur mes raccourcis (de merde) dans ma tête, et, je crois que c'est ça qui me permet de me dire que j'aurais pu être pire. 

J'aurais pu persévérer dans ma souffrance, en continuant à la subir sans la comprendre réellement. Et je me remercie d'avoir eu un jour un déclic, d'avoir décidé, après ma dernière tentative de suicide, de ne plus jamais descendre dans ces affres là. Vraiment, j'ai souhaité ne plus jamais souffrir de la sorte, et je crois que ça a été le cas : bien que j'ai eu des moments où j'avais très, très très très envie de recommencer à me faire du mal, à ce jour, ce n'est plus d'actualité. 

 

Mais j'ai fait une erreur, et c'était celle de croire que je serai une personne radicalement différente après ma "guérison". Je ne me considère plus dépressive : j'ai des moments de mou, il est vrai, j'ai des crises, parfois, mais je ne cherche plus à mourir par tous les moyens, et écoutez, c'est déjà énorme, et ça m'a permis de tellement respirer. 

Je n'avais cependant pas compris que cette tristesse, cette colère d'être moi, fait partie de moi-même, au même titre que mes yeux, au même titre que mes mains, ou mes ongles. Je pourrais passer mon temps à les vernir, je pourrais passer mon temps à me mettre du fond de teint, mes cicatrices ne partiront jamais réellement. Elles me dérangent moins, mais il y a des jours, ce genre de jour où l'on est fatigué, où l'on est fragile, où l'on ne sait plus réellement comment prendre soin de soi-même, qui remettent à vif ces blessures. 

Il y a des jours, parfois des week-ends, parfois des périodes, où j'ai une boule au ventre, où mes larmes coulent, seules, sans mon accord, sans rien me demander. Des moments où mon discours mental n'a pas beaucoup évolué. Je deviens réellement mélancolique, et j'ai beau mettre en pratique tout ce que j'ai appris ces dernières années (la méditation, le yoga, l'écriture, le chant, le dessin), rien ne semble faire effet. 

J'ai juste envie de me mettre en boule et pleurer, sans aucune raison apparente, excepté celle d'être moi-même. 

Rien ne fait passer mon sentiment de tristesse, il me faut plusieurs tentatives, plusieurs moments où je m'accompagne par la main, comme un gamin qui aurait peur de la lumière. J'essaye de me tirer vers le haut, de me dire qu'à une époque, je n'avais même pas l'espoir d'aller mieux. J'essaye, vraiment, de faire baisser ma colère, j'essaye de respirer, j'essaye d'être active, de ne pas me laisser bouffer par mon engrenage dépressif.

Je résiste, je résiste, je me promets d'y arriver, pour ne jamais respecter cette promesse envers moi. Je n'arrive jamais à résister longtemps, et de toute façon, je ne crois pas que résister m'est bénéfique : le temps passé à résister n'est qu'un miroir qui me montre à quel point je ne contrôle pas ma situation.

Alors je sombre, je me dis tant pis, c'est pas grave, j'ai déjà été tellement mal, je suis déjà heureuse d'avoir pu goûter au bonheur, d'y avoir cru, d'être allée le chercher de mes propres mains. Pour moi, rien n'était plus important que ça : me sentir, un jour, satisfaite de ma vie, et de moi-même.

Et j'ai mis toute la volonté du monde pour perpétuer ce sentiment, en moi. 

C'est ici que ça fait mal : toute ma volonté ne suffit pas, en fait. Parfois, c'est pas une question de volonté. Parfois, c'est une question de maladie, c'est une question de fonctionnement cérébral, c'est une question de sérotonine et de récepteurs. C'est une question d'handicap.

Je répète que je vis bien avec ma dépression, et franchement, c'est vrai, je suis désormais quelqu'un qui vit, au lieu d'être une personne prostrée qui ne sort que 2 jours dans sa semaine.  Il y a eu des semaines où je ne sortais même pas. Maintenant, je m'autorise 2 jours sans sortie par semaine MAXIMUM. J'ai inversé la tendance, et y'a rien à redire là-dessus. 

Excepté le fait que renverser la tendance ne veut pas dire échapper aux pensées noires qui m'envahissent, comme ça, sans raison. J'ai fait l'erreur de voir mon humeur comme une pente, qui monterait ou descendrait de manière simple. J'ai fait l'erreur de croire qu'en étant en haut de cette pente, il faudrait du temps pour redescendre, j'ai fait l'erreur de croire que mes efforts maintiendraient cette pente à son beau fixe. 
C'est pas du tout comme ça, mes humeurs. 
Je suis au beau fixe, et je vais me coucher, et le lendemain, je me réveille en pleurant sans aucune raison, et rien, rien ne va. Alors je redouble d'efforts : mais non Tahra, tu sais que c'est faux, tu sais bien que ça va, tu sais bien que tu es chanceuse, tu sais bien que tu es plus heureuse maintenant, tu le sais. Allez Tahra, ne te laisse pas abattre, lâche-rien, continue tes activités sans te poser de questions, sans réfléchir. Laisse la petite voix te pourrir de l'intérieur et n'y prête pas attention, tu sais qu'elle a tort, tu le sais, qu'elle a une vision tordue de la réalité, tu le sais bien. Tu le sais, qu'en pensant de cette manière, tu entretiens ton mal-être. 
Et je suis calme, je vous jure. Je me répète ces pensées en boucle, comme un mantra : non, non, bats-toi, non, ne retourne pas "là-bas". 
Mais au bout d'une vingtaine de minutes, au bout d'une heure, au bout de deux jours, ça dépend des fois, ça dépend des périodes, je craque, parce que mes efforts me servent à rien. 

Réellement, ça ne me sert à rien. Je me sens toujours aussi nulle, je me dégoûte toujours autant, je suis toujours aussi apathique. j'essaye de faire des choses pour ne pas penser, vraiment, mais ça revient, ça revient toujours.

Ca finit toujours par revenir, et je m'effondre, je pleure, je dors. Rien de nouveau sous le soleil quant à comment faire passer sa tristesse. 

Et ça reste compliqué à vivre (côtoyer des collègues, vivre en colocation donc laisser les colocataires te voir dans cet état, se renfermer sur soi-même parce qu'on n'arrive pas à pleurer avec un ami, inquiéter ta famille lorsqu'ils entendent ta voix). Et ça me gonfle.  Je pensais sincèrement que j'allais réussir à contrôler mes états d'âmes, au moins, à m'en détacher pour moins les subir. 

Mais non.
Il y a deux semaines, j'ai tellement craqué que j'ai eu envie de m'ouvrir le crâne. Je m'enfonçais mes ongles dans ma main pour ne pas succomber à la tentation de me griffer. J'avais vraiment cette obsession : je voulais me griffer tout mon crâne, mon front, mes joues, j'avais envie que ma peau se décolle de mes os. 
Je me sens tellement nulle de continuer à ressentir ce genre d'émotions. Alors que je crois dur comme fer qu'un jour, j'irais mieux, encore mieux. Pour moi, ça ne fait aucun sens, aucune consistance : comment je peux croire qu'un jour, je changerai, quand je me comporte de cette manière envers moi-même ? ALORS QUE JE NE SUIS PLUS DEPRESSIVE ?!

Et vous me direz "mais lol elle s'en rend pas compte qu'elle est toujours tellement déviante, même si elle dit qu'elle va mieux ?", et je vous répond, si, bien sûr, bien sûr que je m'en rend compte, et c'est bien là où ça me fait mal, ça me fait tellement mal, ça me met en colère, tellement en colère, de me rendre compte que j'en suis toujours là, que je ressens toujours de la haine à mon égard, que j'ai toujours envie de m'éliminer. Ca me fait mal d'avoir autant travaillé, pour continuer à vivre ces crises. 

J'ai l'impression d'être juste encore plus nulle que je me décris, si c'est possible. J'ai l'impression d'être un alien, d'être seule, cachée dans la société, à vivre de cette manière. Parce que je fais presque tout pour me sentir mieux, et je retombe, inlassablement, dans les mêmes trous. On dirait que je n'ai rien appris du tout. 

J'ai eu une attente trop élevée avec moi-même, qu'il faut que je revois à la baisse (même si je ne fais déjà qu'un mètre cinquante cinq). Il faut que j'accepte, définitivement, que mon cerveau n'est pas le même que la population normale, dans laquelle je cherche à m'insérer. Une population que je déteste faussement, car je la jalouse. Une population que j'essaye de copier par tous les moyens. 

Alors je me rend compte que j'ai peur de moi-même. J'ai peur de ce que je peux devenir, j'ai peur de faire de la merde, comme j'en ai toujours fait jusqu'ici. J'ai peur de continuer à réaliser que je me cause mes propres soucis, sans trouver comment m'échapper de mon cercle vicieux (je pense que je suis nulle alors je fais des trucs nuls alors j'apparaîs comme nulle alors je pense que je suis nulle, ad libitum). 

 

Il faut que j'accepte que je suis une personne noire, fragile, qui déborde d'optimisme parfois mais jamais bien longtemps, il faut que j'accepte que je vais passer 50% de ma vie à ressentir des émotions négatives, parce qu'apparemment, je ne le choisis pas, je n'arrive pas à le combattre, je n'arrive pas à enrayer mon système. Il faut que j'arrive à me satisfaire de mes petites victoires : j'ai réussi à finir mes études, j'ai réussi à rapper en open mic et à être applaudie, j'ai réussi à avoir un copain depuis plus d'un an maintenant sans le tromper, et j'ai passé quatre putain d'années sans m'auto-mutiler. 

La seule grande différence entre la moi de maintenant, et la moi dépressive, c'est que la moi de maintenant sait que ses états dépressifs sont passagers. Ils peuvent être parfois courts, parfois longs, intenses, modérés, exagérés, provoqués, mais ils ne durent pas. 

 

Et pour tenter de me remonter le moral, voici ce que j'ai écrit en février 2017 (ça y est je m'auto-cite, il faut que je brûle) : 

"Je sais que je passe mon temps à me plaindre, et à dire que la vie est noire, mais c'est justement parce que je la vois telle qu'elle est que ces moments de bonheur sont si chers à mes yeux. Et que je ne les lâcherais pour rien au monde. C'est ce qui fait que je suis toujours là aujourd'hui, et même si je titube, même si j'échoue, je suis toujours là, et j'avance. Et je n'y crois pas moi-même, mais je sais quelque part que je n'abandonnerai pas."

 

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Le premier parle sans voir, sans observer. 
Le second se laisse porter par les autres.
Les troisièmes restent en cercle fermé, créant ainsi leur propre réalité. 
Le quatrième donne sans réfléchir.
Le cinquième observe sans parler. 

Ils sont tous moi, à leur manière.