Petit éloge de la sensibilité.

Plusieurs personnes autour de moi m'ont répété, plusieurs fois, me considèrent même encore comme quelqu'un de fort. Mais, pas pour les bonnes raisons.

Selon cette portion du monde, j'ai de la force car je ne parle pas des choses graves, je les garde enterrées au plus profond de moi (la plupart du temps), et généralement, j'encaisse, j'encaisse, j'encaisse. Un peu comme un boxeur qui se prendrait plein de coups à la suite, comme une pinata qu'on taperait et qui jamais ne se plaindrait. 

Et c'est vrai, souvent, quand les mauvaises nouvelles s'acharnent, ou se sont acharnées, je ne dis rien, je vois pas comment, ni pourquoi je devrais en parler. Je préfère m'emmurer dans mon silence, parce que j'ai pas besoin de la compassion des autres, j'ai pas besoin qu'on me répète que "oulàlà, c'est triste", je le sais bien, merci. Je n'ai pas besoin que l'on me plaigne. 

Mais, contrairement à tout le reste du monde, je considère que c'est ma plus grosse faiblesse. Quand je ne parle pas de quelque chose, c'est que je ne l'ai pas digéré. C'est que je n'ai pas envie de réactualiser toute la peine que ça m'a causé, c'est parce qu'en parler, le dire aux autres, c'est rendre la nouvelle vraie, réelle, ancrée dans le monde des autres. Je n'arrive pas à parler de beaucoup de choses, ça reste coincé dans ma gorge, parfois il suffit d'une simple question innocente à laquelle je ne veux pas répondre, et je repars dans mes limbes mentales tristes, très tristes, et j'ai le regard vague. L'interlocuteur, piqué de curiosité (je suis tellement mystérieuse), continue à vouloir m'arracher la moindre réponse de ma bouche, "allez dis", "c'est bon je le répèterais pas", "tu t'es trop lancée là il faut que tu continues", etc etc. Attention à ça, car soit j'explose et je lance tout, mais alors tout, tel un kaméhaméha de toutes les choses violentes qui restent coincées au fond de moi (c'est plutôt rare, mais ça arrive), soit (la réponse que j'utilise le plus souvent) je regarde la personne d'un air de dédain, et je lui réponds que non, je ne veux pas en parler.

Je ne sais pas pourquoi cette notion de "je dis rien de tout ce qui m'arrive de grave" est considérée comme de la force. Pour moi, ça n'en est clairement pas : je n'arrive pas à communiquer sur des choses qui m'ont traumatisée, qui m'ont fait mal, qui me font réfléchir. Je pense tout simplement parce que je n'ai pas encore envie de les ressentir. Alors je les cache.

Heureusement que j'ai ce blog, je pense que j'écris à peu près la moitié des choses que j'ai envie de partager, et ça me fait un bien fou. Je les écris très bien, mais je ne veux pas en parler.

 

Et, à côté de cette attitude d'ours aigri qui vit replié dans sa caverne, je pleure quand même beaucoup, sur des sujets que les autres trouveront débiles, fleur bleue, trop sensibles. J'ai pleuré à la fin de Toy Story 3. Je pleure (trop) souvent devant Dr Who. J'ai envie de récupérer tous les chatons abandonnés du monde. La dernière fois, je me suis sentie mal parce que le chat de la coloc voulait sortir, que je sortais effectivement, je lui ai donc fermé la porte au nez, et je l'ai entendu miauler comme une âme en peine à travers la porte. Honnêtement, ça m'a fait mal au coeur. J'arrive pas à passer devant un clochard sans me sentir honteuse de ne rien lui donner. Je n'arrive pas à détester quelqu'un et je trouve toujours des excuses. Je suis, dans la vie de tous les jours, du côté chamallow de la force. Je donne, beaucoup, et souvent on me répète que je "suis conne", "trop naïve" que je "ne devrais pas faire ça", etc, etc. 

Pour ça, je suis cataloguée de faible. Les gens se disent qu'on peut profiter de moi , que je suis bonne poire, parfois trop crédule. 

Et c'est là que mes yeux sont comme deux ronds de flans, parce que, pour moi, c'est là où réside toute ma force. C'est facile de cacher les choses sombres, car c'est valorisé dans ce monde ci. C'est facile d'être fort quand on ne parle pas, quand on garde tout pour soi. C'est facile d'être fort quand on est seul.

Mise en situation : essayez, un jour, d'être quelqu'un de sensible dans ce monde. De savoir que peu de gens sont comme vous, de savoir que tout le monde vous considère comme faible. De savoir qu'on doit sûrement se moquer de vous quelque part. Imaginez vous deux secondes, dans un monde, où vous faites partie des seuls à vouloir donner. Des seuls à vouloir être gentils, à ne pas vouloir clasher le reste des gens. J'ai déjà quitté une soirée parce que tout le monde faisait que cracher les uns sur les autres. On m'a considérée comme une weirdo, tout ça parce que je voulais pas prendre part à ces discours. Mettez vous donc dans la peau de quelqu'un qui est comme ça, tout le temps. Et imaginez vous donner, donner, donner, sans jamais (ou presque jamais) avoir un retour positif sur ce que vous faites. Imaginez vous donner sans recevoir. Imaginez vous, à chaque fois, de donner plusieurs chances à des personnes qui vous ont fait mal dans la vie. Et imaginez tout le reste des gens vous traiter de crédule.

Imaginez de vivre dans un monde où la moindre chose assez belle peut vous amener à pleurer en public. Imaginez vous pleurer parce qu'une fille pleure, assise à l'arrêt de bus, juste à côté de vous.

Imaginez vous d'avoir autant d'espoir, à chaque chose, en chaque personne, en chaque possible bonne nouvelle, d'y mettre toute l'énergie possible, et ensuite, de voir tous ces espoirs s'effondrer comme un château de cartes. Imaginez vous la déception, quand vous êtes quelqu'un de sensible. 

Et maintenant, imaginez-vous vous relever, encore, inlassablement, et replacer vos espoirs dans une nouvelle chose. Toujours. 

 

C'est facile d'être "méchant", de se moquer des autres, de penser qu'à sa gueule, tout le temps, car c'est ce que tout le monde fait. C'est normal. C'est plus compliqué d'aller à contre-courant, même dans les gestes les plus simples, de se faire taxer de personne bizarre, étrange, et de ne jamais abandonner. 

C'est tellement plus facile de garder les choses difficiles pour soi, de les retenir, car ça nous empêche de nous exposer aux autres sous notre vrai jour. Et, bizarrement, certaines personnes en tirent même une fierté basée sur un plotwist assez bizarre : "je garde tout ça pour moi, et quand les autres sauront tout ce que j'ai traversé, là ils seront bluffés par ma capacité à ne pas parler des choses graves". Très, très logique.

Les choses que je garde pour moi sont tellement tristes, que j'ai pas envie qu'on me catalogue comme "une fille comme ça". Et ça, croyez moi, c'est une faiblesse, car ça veut tout simplement dire que je n'assume pas, que j'ai encore peur du regard des autres. Que ne n'ai pas envie de m'exposer, parce que j'aurais honte d'être triste pour ça. C'est très facile de rien dire et de ne jamais rien partager : il suffit de ne rien dire. C'est tout. D'être le seul à avoir ces pensées. De ne jamais oser les confronter au grand public. 


C'est beaucoup plus compliqué de s'ouvrir, de parler. De faire confiance à l'autre, sans savoir si sa confiance est bien placée. Parce que la plupart des humains ne se relèvent jamais si l'autre fait défaut. La plupart des humains n'acceptent que très durement la trahison. Alors ils gardent les choses au fond d'eux mêmes. Je ne juge pas, c'est juste un constat.

C'est tellement plus dur de croire, à chaque fois, à la bonne personne, et de prendre le putain de risque de s'ouvrir à quelqu'un, de s'exposer, tel que l'on est. Car on est souvent déçus. Et c'est là que réside la vraie force : c'est savoir, à chaque fois, reprendre le risque. Le but étant boxeur, c'est pas de se blinder et de recevoir plein de coups. C'est savoir se relever quand tout le monde pense que tu es dead. C'est même se relever juste pour se relever, en sachant très bien que les chances que tu as de gagner sont très faibles. Mais c'est le faire quand même, inlassablement.

 

La prochaine fois que vous verrez quelqu'un donner quelque chose, que ça soit un bien matériel, un soutien, un secret, et que vous pensez très très fort dans votre tête qu'elle est en train de se faire plumer comme une dinde pour Noël, allez lui poser la fameuse question : "Tu sais que tu n'auras jamais rien en retour ?".

Et regardez cette même personne vous regarder, calmement, sereinement, vous répondre "je sais". 

Et posez vous ensuite ces questions : Seriez vous capable de faire un geste totalement désintéressé, juste parce que vous savez que c'est la bonne chose à faire ?

 

Et surtout : êtes vous vraiment quelqu'un de fort ?  Ou êtes vous juste quelqu'un qui cache ses faiblesses, de peur qu'elles reviennent vous hanter dans votre vie actuelle ? Parce que vous n'avez pas le courage de les assumer et de les laisser faire partie intégrante de votre vie ?

 

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i'll fuck everyone with kindness rainbows and unicoooorns, yay